A propos de Lord Anthony Cahn

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DANS LA MÉMOIRE DES MURS : LORD ANTHONY CAHN

 

Je crois qu’on entend encore dans les entrées d’immeubles l’écho des pas de ceux qui avaient l’habitude de les traverser et qui, depuis, ont disparu.Patrick Modiano - Rue des boutiques obscures

 

A partir de quel moment un artiste décide d’explorer un sujet, d’en faire une quête intime puis publique, de s’y passionner au point d’y consacrer toute son énergie, sa pensée et enfin, sa vie ? Qu’est-ce qui fait qu’un jour, un objet, un mot ou une image intéressent particulièrement un individu au point d’en faire sa question la plus existentielle ?

A partir de quand le mur a-t-il commencé à obséder Lord Anthony Cahn ? Né à Paris, ayant grandi dans le Marais, il est confronté très jeune au monde du travail. Après une formation en histoire de l’art et en sculpture, il s’oriente définitivement vers sa carrière d’artiste et surtout, vers l’étude des murs. Un examen si approfondi qu’il en reconstituera à l’infini dans son atelier, à l’échelle 1 puis dans différents formats, jusqu’aux plus réduits.

En entrant dans l’atelier lumineux de ce graffiteur devenu plasticien, le visiteur se trouve entouré non seulement des quatre murs qui préservent la créativité de l’artiste mais aussi de dizaines de petites sculptures de murs, posés tranquillement sur leurs socles. L’œil est happé par la ressemblance troublante entre ces murs et ceux de la ville, celle-là même qui grouille en bas de la tour. Street artist ? Urban artist ? Oui, à sa manière toute singulière. Car Lord Anthony Cahn retourne le mur sous toutes ses facettes au point de les refaire, façonnant ses briques, cherchant sa nature végétale. Avant de taguer et coller sur ses flancs des affiches de petit format, il se questionne sur la matière même qui les compose : ancestraux ou ruraux, leurs briques sont fabriquées par l’artiste dans des matières organiques.

Ces murs nomades, couverts de papiers et de tags, sculptés et peints, semblent avoir été arrachés à la ville et au Temps, avant d’être réduits dans un vertigineux jeu d’échelles. Ils sont aussi le reflet des voyages de l’artiste aux quatre coins du monde, d’où il a gardé des images singulières. D’autres murs s’offrent à l’ébahissement, métamorphosant tantôt le visiteur en géant, parfois en enfant comme devant ces murs d’intérieurs d’appartements bientôt exposés au milieu de plans d’eau mexicains.

Chacune de ses sculptures sont cohérentes dans le temps et l’espace. Le quartier qui a inspiré tel ou tel mur donne à l’œuvre sa langue, sa couleur et son époque. Parce qu’on ne peut pas s’approprier la ville, l’artiste le fait : chaque mur sculpté est baptisé d’un nom de rue, et livré avec un titre de propriété. Il dit d’ailleurs qu’ils « cristallisent un lieu et une époque et condensent ainsi un moment de mémoire ».

Mais Lord Anthony Cahn ne s’arrête pas là. Il s’intéresse à ce qui se passe derrière, notamment avec des œuvres sous plaques lumineuses. Devant ces papiers déchirés où perce la lumière, faites de vieilles publicités, de lettrines de façades ou de tracts politiques, le visiteur voit à travers le mur comme si son regard était emprisonné depuis l’intérieur. Ces collages donnent à voir les traces du temps. Entre ces strates de papiers se glisse une forme d’érosion urbaine où le végétal viendrait envelopper l’urbanité, tout en s’inscrivant dans l’héritage populaire des œuvres de Raymond Hains et de Jacques Villeglé.

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Il existe une forme de contradiction dans le mur, dont Lord Anthony Cahn explore tous les mystères. D’un côté, le mur installe la frontière, freine le chemin du passant tout en représentant un obstacle à franchir. De l’autre il garde le secret et l’intimité, conditions essentielles pour préserver la liberté et la singularité. Plus il cache, plus le mur donne envie de voir, fragilisant de ce fait le sujet qu’il veut pourtant préserver. L’idée de mur contrarie dans son essence même le fait de protéger. Il est aussi un souvenir archaïque et un horizon : du ventre de la mère au tombeau, les murs sont le prolongement extérieur du corps.

Ces questions surgissent naturellement à la vue des œuvres de Lord Anthony Cahn, dont on saisit petit à petit l’obsession. En retrouvant la ville, les murs que longe le passant semblent soudain habités d’une âme inhabituelle.

Marie-Eve Lacasse

 

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